Rolande et Joséphine

Pimpante quinquagénaire native du Gabon, Joséphine pose chaleureusement ses bras autour des épaules de Rolande. Un sourire contagieux se dresse sur ses lèvres, c’est alors que  résonne son rire franc et communicatif jusqu’au fond de la pièce comme dans le cœur de chacune des deux femmes. On les croirait amies depuis toujours. Pourtant les deux compères ne se connaissent que depuis quelques heures.

Toutes deux vivent en situation d’isolement. Toutes deux connaissent l’irritante saveur du parfum de la solitude. Mais aujourd’hui c’est Noël ! Et en dépit de la chape commerciale qui l’a recouverte, Noël demeure une fête unique, elle est la fête du partage et du cœur. La fête de l’ « être ensemble ». Interdiction formelle de vivre cette journée si particulière avec pour seule compagnie le silence du vide.

Linda, la gaieté à fleur de peau

La pétillante africaine et l’ancienne aide-soignante, qui n’a rien perdu de sa fougue, ont partagé à deux pas de la basilique de Saint Denis, aux côtés d’une vingtaine d’autres personnes isolées, un repas de Noël des plus festifs organisé par les Petits Frères des Pauvres.

Moins visible que la misère économique, plus sournoise que la prison, l’indigence sociale n’en est pas moins éprouvante. La scélérate canicule de l’été 2003 et les 20.000 morts qu’elle a causées s’est révélée un triste exemple du degré d’isolement d’une part non négligeable des personnes âgées en France.

C’est contre cette indifférence face aux seniors esseulés que Linda entend lutter.  Bénévole d’un jour aux fourneaux et au service, cette ancienne stagiaire des Petits Frères qui a la gaieté à fleur de peau avoue avoir « du mal à supporter l’idée que des personnes âgées soient isolées ». Alors qu’une certaine fracture intergénérationnelle est perceptible aujourd’hui dans la société française, la jeune femme ne considère pas pour autant son engagement comme surprenant. « Je ne suis pas une extra-terrestre, nos anciens ont pris soin de nous, il est normal en retour que l’on s’occupe d’eux désormais » ajoute-t-elle enthousiaste.

Non loin se trouve Michel qui ne rate pas une occasion de lancer une blague.  Au service de l’association depuis un an et demi, ce bénévole débonnaire de soixante-deux ans laisse rayonner autour de lui la profonde et généreuse humanité qui l’habite. Un homme vrai tout simplement comme on aimerait en croiser tous les jours.

Et la tendresse juste et véritable qui se dégage de ses yeux coruscants touche sans doute le coeur de Marie-Louise. A 95 ans, malgré une audition qui baisse, la femme aux lunettes ovales a bien toute sa tête. Les sillons de peau traversant les contours de son visage sont le reflet de la sagesse dont la vie l’a dotée. « Il ne faut pas courir après le temps, car on ne le rattrape jamais, il faut profiter de la vie, mais profiter proprement, en la respectant et en respectant les gens » confie-t-elle d’une voix faible mais certaine. Sans attendre les cadeaux qu’elle a reçus comme tous les autres invités, ses mots révèlent que l’isolement, en ce jour de Noël, a été brisé : « on a passé un bel après-midi, il y a longtemps que je n’ai pas eu ça ».

La musique retentit depuis plus d’une heure et demi et les assiettes ont été vidées. Et voilà qu’entraînée par Sabrina, une autre bénévole, Rolande, jeune danseuse aux 86 printemps, se fend d’un déhanché endiablé qui embrase la pièce entière et reçoit autant d’applaudissements que les pas cadencés aux rythmes africains de  sa complice Joséphine. La salle est conquise. La fête bat son plein.

Michel débonnaire

Le sourire indéfectible de Rolande me laisse rêveur. Ce petit bout de femme qui se considère elle-même comme une « pile électrique » ne sait pas vraiment expliquer d’où lui vient toute cette insoupçonnable énergie. Peut-être de sa jeunesse qui ne l’a jamais quittée. « J’ai bien dansé » déclare-t-elle ravie une fois rassise à mes côtés. « Les Petits Frères m’apportent une grande joie, je suis contente qu’ils soient là, c’est pour ça que je viens ici, pour voir toutes les grand-mères que j’avais déjà vues » poursuit-elle. Et de conclure « les grand-mères, faut les gâter ».

Son acolyte du jour, pour qui il est « important d’être ensemble », n’est pas moins heureuse de cette journée partagée avec tous. Sous ses yeux scintillants, elle confie avoir reçu « l’amour des autres, la convivialité et la gentillesse ». De quoi plaire à Hermelaine, bénévole depuis juillet pour qui « les choses simples sont les plus belles ». Sans détour, elle affirme, sourire aux lèvres : « pas besoin d’en faire des tonnes », c’est quand on reçoit « un merci ou un sourire qu’on se sent utile » et que c’est gagné !

Le pari est cette année encore également réussi pour les Petits Frères des Pauvres. Ce Noël 2009, plus de 1.600 bénévoles ont permis à quelque 18.000 personnes âgées isolées de vivre le partage simple et authentique de et dans la famille humaine. Et preuve en est que l’opération a véritablement fait florès, les Petits Frères ont partout en France dû refuser des propositions d’aide tant la demande de bénévolat était forte. La solidarité intergénérationnelle a de beaux jours devant elle.

Et comme le suggère Linda, cette rencontre et ce souci de nos anciens ne doivent pas uniquement s’exprimer au travers du seul cadre associatif. C’est en effet avant tout et surtout dans le quotidien de nos vies respectives que chacun d’entre nous doit prendre soin de ses aînés, parents et amis, pour précisément leur éviter de découvrir un jour les douloureux et sourds échos de l’oubli silencieux.

Ce réveillon de Noël au côté de cœurs isolés (me) démontre une fois de plus que l’action de l’Homme en faveur de l’Homme constitue le puits le plus riche et inaltérable de bonheur brut, sans frontières ni barrières, qu’il puisse exister sur Terre.

Marie-Louise : "Profitez de la vie avec respect."